L’avant veille du Tournoi de Football à Trois Côtés Mohamed Braïki, journaliste du site Internet foot69 nous contactait pour une interview d’annonce de l’événement.

Vous trouverez ici le dialogue tel qu’il a été retranscrit par M.Braïki et ci-dessous l’interview originale :

Le foot et l’art, c’est un concept particulier, voire nouveau ?
Ah bein non, contrairement aux idées reçues, le football et l’art entretiennent des relations étroites depuis de nombreuses années.
Depuis les années 90 notamment, de nombreux projets artistiques ont utilisé le football comme thème central. L’exemple le plus récent est celui du film réalisé par Philippe Parreno autour de Zinedine Zidane (Zidane, un portrait du XXIème siècle) qui donne à voir un match de football par le biais d’un regard très particulier : celui d’un seul joueur. Ce film n’est ainsi pas centré sur l’action centrale du match en ce concentrant sur les attitudes d’une icône du monde du spectacle. Ce regard de biais montre d’ailleurs autre chose qu’une icône : plutôt un personnage assez banal finalement, qui se relâche voire s’ennuie pendant le match. C’est quelque chose d’important, car très souvent la mise en scène classique du jeu de football veut nous faire croire à un combat de surhommes, à l’affût, concentrés durant la totalité de l’effort alors qu’en réalité 90 minutes c’est très long et que les joueurs (bien qu’ils soient tous très entraînés) passent aussi du temps à se reposer, à attendre… voire à se poser des questions. Eh bien ça c’est aussi très beau à montrer et en général on ne le montre jamais à la télévision.
Déjà dans les années 80 des cinéastes on voulu filmer les matchs de football d’une autre manière que celle des standards de la télévision, ce qui n’a jamais été rendu possible pour tout un tas de raisons, mais surtout pour des motifs économiques (la peur de perdre l’audimat).

Donc l’art s’intéresse au football en le montrant différemment, c’est aussi le cas de Massimo Furlan qui a rejoué (seul) le « rôle » de Michel Platini face à l’Allemagne à Séville en 1982.

Bien alors tout ça, cette question du regard, c’est assez banal somme toute, n’importe quel journaliste culturel dirait un peu près la même chose que moi donc passons à une autre conception qui nous intéresse un peu plus ici. C’est une idée d’un artiste danois qui a beaucoup écrit et produit dans les années 50 et 60, il s’agit d’Asger Jorn. Jorn travaille sur le rapport entre la forme et le comportement des gens, au quotidien, dans la société, dans la rue, les écoles etc. Le rapport entre la forme des espaces que l’on pratique et ce que l’on y fait, ce qui s’y passe.
Parce qu’en tant qu’artiste il s’intéresse à des formes qui nous font agir d’une manière ou d’une autre au quotidien, Jorn finit tout naturellement par s’intéresser au football. Pourquoi? Eh bien parce que le football tout le monde y joue et tout le monde le regarde à la télé, et du coup, la forme du terrain, la façon de jouer, tout ça, tout le monde y est confronté.
Et ce que Asger Jorn dit du football c’est que c’est un modèle d’affrontement entre les gens, les équipes, et donc par extension (si on a peu d’imagination), les classes, les peuples, etc. enfin tout ça c’est le discours philosophico-politique du XXème siècle, on voit bien de quoi il en retourne.
Alors pour remédier à cette conception du monde (parce que finalement c’est bien de ça dont on parle : le football c’est un peu une conception du monde; du monde comme affrontement avec des gagnants et des vainqueurs), Asger Jorn dit qu’il faut transformer le football et le faire passer d’un affrontement deux à deux à une partie à trois. Parce qu’à trois il peut y avoir des systèmes d’alliances, des histoires de stratégies etc. Donc Asger Jorn à l’idée du Football à Trois Côtés.
Voilà c’est de ça dont on parle aujourd’hui avec notre idée d’organiser un Tournoi de Football à Trois Côtés : des idées d’Asger Jorn.

Donc, comme cette idée est restée à l’état « abstrait » (le Football à Trois Côté quelques uns y ont joué, mais jamais sous la forme d’un vrai tournoi, avec des arbitres, des joueurs expérimentés etc.), nous avons proposé aux gens de la Biennale de Lyon d’en faire un événement, à la fois artistique (parce que c’est la Biennale d’Art Contemporain, donc ils sont sur une ligne artistique, c’est qu’ils défendent) et sportive.
Alors pour bien faire on a voulu que de vraies équipes de football y jouent, sur un vrai terrain (à ceci près que c’est un terrain hexagonal et qu’on a dû le faire tracer pour l’occasion) dans un vrai stade (Stade Laurent Gérin à Vénissieux). Les équipes elles seront amenées à vraiment jouer le Tournoi avec son enjeu, elles le feront de manière quasi professionnelle, ce que ne ferait jamais un quidam un peu intéressé par la culture, qui ferait le tour des expos et qui se dirait « tiens je vais aller faire un match de foot à Trois Côtés », celui là il ne jouerais pas sérieusement, et finalement on ne rendrais pas service aux idées de Jorn si on procédait comme ça.

Qu’est ce qui motive les équipes, les joueurs dans la participation de ce tournoi ?
Les équipes sont curieuses, et elles comprennent tout de suite les enjeux (y compris « politiques » dira-t-on) de stratégie, de collaboration parce qu’elle ont l’habitude de joueur au foot et qu’elle voient bien ce que ça pourrait changer de le faire à trois.
Puis il paraît que dans tous les sports de « duels » entre personnes ou entre équipes, le jeu à trois : « ternaire » est une étape pédagogique (on nous a dit que ça se faisait aussi au Paintball). Donc le jeu à trois ça se fait à l’entraînement…
Puis pour tout le monde, je crois que sortir du cadre du championnat classique avec tout ce que ça entraîne c’est aussi une bonne récréation…

Pouvez vous présenter aux internautes le collectif Pied la Biche ?
Pied la Biche c’est un collectif qui réunit des personnes qui s’intéressent aux moyens de transformer les comportements des gens et qui veulent l’enregistrer pour en faire des films. Il y a des architectes, des urbanistes, des informaticiens, des vidéastes… Tous sont aussi amis, du coup ils font des projets par amitié et envie, sans vraiment planifier à long terme.
Il y a une dimension sportive, voire athlétique dans beaucoup de projets Pied la Biche  (je dis ça aussi pour plaire aux lecteurs de foot69), par exemple on a réalisé un film en 2008 où l’un d’entre nous a dû ramper pendant plusieurs heures dans le XIIIème arrondissement de Paris… Une autre fois nous avons rejoué (mais à plusieurs cette fois) les quinze dernières minutes de France Allemagne 82, enfin il y a quelques semaines nous sommes allés filmer (à dix) un match de football amateur dans le Beaujolais.

On sent un grand enthousiasme dans l’organisation ?
Ah tout à fait, il n’y a que cela de l’enthousiasme.
D’ailleurs à ce propos je tiens à préciser que le Tournoi sera animé de bout en bout par un speaker, qui est en fait un grand artiste et qui place l’enthousiasme au coeur de tout ses projets, c’est quelqu’un qui a traversé la Manche à la rame par deux fois. Je vous parlais plus haut de la performance de Massimo Furlan qui refaisait Platini tout seul. Eh bien notre speaker, qui a assisté à cette performance, comme il s’ennuyait (parce qu’il faut dire que les actions artistiques sont parfois ennuyeuses, même quand il s’agit de football) eh bien il est descendu nu sur le terrain à la fin du match pour remercier le public, il a fait le striker. Bon cette fois ci il ne le fera pas, mais quand même, si ça n’est pas une preuve d’enthousiasme.