Dans une première partie nous questionnions la carte collaborative sur Internet dans sa capacité de créer une nouvelle image du monde, une nouvelle connaissance territorialisée et de nouveaux usages du territoire. Ces questions ont amené à l’élaboration de dispositifs dont l’interface Wikibivouac. Néanmoins celle-ci au delà de son aspect manifeste ne semble pas répondre à toutes les questions qu’elle veut soulever.
Wikibivouac a été précédé d’un autre projet quasi similaire : Grenoble Invisible qui se voulait une carte collaborative des lieux inoccupés de l’agglomération grenobloise (projet aujourd’hui hors d’usage). Celui-ci était dirigé vers une portée pratique : permettre à certaines populations (issues du monde du squatt) de trouver et échanger à propos de lieux à occuper. Dans cette optique il était très confidentiel et quasi introuvable. Contrairement à cela, Wikibivouac a eu une bien plus grande visibilité (et se réclamait même de cette visibilité pour faire entrer ces questionnements dans d’autres dimensions). Bien que très intéressant du point de vue théorique Wikibivouac s’est heurté à la question de la confidentialité (n’est-il pas inopportun de dévoiler des points d’usages autres du territoire à tous, risquant ainsi de les faire tomber dans des mains malveillantes?). Ainsi Wikibivouac peine à trouver une portée pratique réelle, la plus grande visibilité faisant certainement perdre en efficacité.
Néanmoins retourner vers les stratégies d’invisibilité est-ce une solution? Peut-être une solution partielle mais jusqu’à quel point? Pour répondre à ces questions nous avons poussé plus loin notre approche de la diffusion de l’information, pour ce faire il nous fallait répondre à la question : “qu’est ce qui fait que l’on a besoin d’être invisible pour échapper au contrôle de l’information?”. Qui contrôle? Comment contrôle-t-on?
Ces questions nous ont amené à déplacer notre regard plus amont de la fabrication de la connaissance en réseau, envisageant autant les circuits physiques que les questions de programmation. Ce que nous avons réalisé alors ce sont des diagrammes de fonctionnement de chacun des projets de cartographie collaborative que nous avions esquissés. Il s’agissait donc de faire la carte de ce qui nous permet de faire la carte.
La terre, le réseau et le cerveau
Ce changement de dimension nous a permis de ramener des questions liées à l’espace mais par un autre chemin que celui de la carte. Nous voulions dessiner la forme des réseaux, cette forme est bien spatialisé puisque les réseau ont une dimension physique, celle des câbles qui transportent les signaux électriques mais aussi la géographie de l’air si nous parlons d’ondes.
Ainsi la terre est-elle aujourd’hui réseau, nous retombons sur ces identités de la première partie, identités liés à un modèle formel transversal.
Voici trois images, l’une de connexions neuroniques, l’autre du réseau Internet, la dernière enfin est un modèle de la structure formelle de l’Univers :
Il y a analogie (et pas que formelle mais aussi dans les questionnement liées aux études topoplogiques sur chacun de ces trois mondes). Ainsi les questions que l’on se pose sont-elles transversales aux questions de réseaux de communication, d’infrastructures, mais aussi de neurosciences et d’astrophysique. Deleuze et Guattari rappellent dans Qu’est-ce que la Philosophie? cette question relative aux neurosciences : “les connexions sont-elles préétablies, guidées comme par des rails, ou se font-elles et se défont-elles dans des champs de forces?”. Cette question nous le verrons se pose aussi dans notre problème lié à la topologie des réseaux informatiques tout comme elle se pose dans l’histoire des formes territoriales, urbaines et architecturales (à ce propos voir le questionnement autour des différences entre spatialité grecque et romaine ou la stabilité des routes de l’empire s’oppose à la fluidité des chemins maritimes des cités-états dans l’article proposé ici)
Les analogies sont donc nombreuses entre le Terre, le système nerveux et le réseau : Internet comme Cerveau Global, ou bien les hypothèse d’un système nerveux de la Terre (Conan Doyle : “le monde dans lequel nous vivons est lui-même un organisme vivant, doté, comme je le crois, d’une circulation, d’une respiration et d’un système nerveux qui lui sont propres” in “Quand la Terre Hurla”, cf. la version Ebook disponible ici ).
Mais plus qu’une analogie il s’agit bel et bien ici d’une imbrication entre terre, réseau et cerveau (pour l’imbrication terre-réseau voir la proposition étonnante de BLDG BLOG, “Planète HardDrive” ), dans un même système d’interrelations.
(Trouvez cette image dans son contexte original ici )
La topologie pour changer de dimension
Voici donc, pour en revenir à nos questions, trois schémas topologique de trois projets de cartographie en ligne : Grenoble Invisible, Wikibivouac et Smartmap. Sans commenter dans le détail chacun de ces schémas nous pouvons tout de même tirer quelques évolutions qui semblent se dégager. Elle concernent la plus grande ouverture en terme de flux afférents et sortants des dispositifs. Une tendance à l’ouverture et à une plus grande diversité des sources d’alimentation.
Ceci semble satisfaisant dans un optique de déhierarchisation de la fabrication de la connaissance mais un détail nos fait douter, la présence systématique de moments de centralisation des flux. Ces “étoilements” sont liés à la configuration même d’Internet, réseau qui fonctionne par serveurs (comme tout réseau inforlatique). On a toujours des moments de centralisation de l’information, moments délicats qui sont contraires aux propositions que nous cherchons à développer.
Ces effets de centralisation ont des répercussions concrètes puisqu’ils permettent le contrôle en un point. Et si le contrôle est rendu possible par un dispositif ont se doute bien qu’il finira par s’opérer à un moment ou un autre. Ainsi la première FlashMob qui devait avoir lieu à New York en 2003 a-t-elle été stoppée par la géographie des réseaux puisque l’événement circulant sur le Net a été bloqué à un noeud du réseau. Citons enfin les situations de conflits ou la communication avec les populations civiles sont rendues impossibles par la coupure simple des quelques noeuds de réseaux qui servent à la diffusion (le phénomène dont nous parlons embrasse les réseaux Internet mais aussi la téléphonie fixe et mobile).
Une image enfin d’un schéma topologique du réseau Gnutella, qui se veut lui-même non hiérarchisé. On voit bien que les effets d’étoilements semblent inévitables tant que l’on reste dans le réseau Internet.
C’est donc au modèle centralisé des serveurs que nous devons nous attaquer désormais afin de trouver des formes susceptibles d’y échapper.
Lors d’une conférence donnée à l’Ecole Supérieure d’Art et de Design de Reims un certain nombres d’hypothèses à propos de pratiques contemporaines de cartographie sur Internet, des questions politico-esthétiques liées à celles-ci et des questions de topologie que l’on se pose lorsque l’on se penche sur les réseau de diffusion des contenus sur le web ont été abordées. Elles ont amené à un long dialogue avec les étudiants de l’école. Le texte ci dessous est la première partie d’un résumé de la conférence dont le contenu a été augmenté suite à ce dialogue. Le document de présentation est consultable ici ou disponible en téléchargement là.
Prologue
Le titre de cette communication est le suivant : construire une image engagée du monde. Cette phrase résume le contenu autour des termes image et monde. Le mot engagé est plus ambigu mais constitue peut-être le terme qui veut dire le plus dans ce titre. Engagé ici signifie tout d’abord engagé politiquement, au sens habituel du terme, c’est à dire que les questions abordées ne seront jamais purement neutres mais toujours orientées. Engagé signifie dans un second temps le contraire de désengagé ou encore surplombant : à une vision du monde “de dessus” nous préférons une vision au sol directement en prise avec la réalité concrète dont celle-ci veut rendre compte. Enfin engagé signifie que les images dont on veut parler ne sont pas construites uniquement pour elles mêmes mais plutôt en lien avec des actions et perceptions du monde réel. Ainsi dans un sens l’image sera toujours construite depuis une expérience concrète et dans l’autre elle a systématiquement une implication sur nos conduites, nos usages et nos perceptions directes du monde.
Dans le développement nous parlerons souvent de géographie, d’innovations technologiques et de questions politiques… Mais est-ce réellement du design? A priori les thèmes abordés sont plutôt éloignés de cette pratique et pourtant, au travers d’un outil qui sera au milieu de notre propos, nous ne cesserons de nous rapprocher de problèmes spécifiques au design. Cet outil c’est la carte.
Faire des cartes c’est faire du design. Pour suivre la suite de ce propos il faudra prendre pour soi cette hypothèse et la tenir. Si on ne pense pas profondément que la fabrication de cartes puisse être un travail de design alors l’ensemble de la démonstration qui suit n’aura pas grand intérêt.
Un personnage qui nous accompagnera dans cette démonstration c’est Buckminster Fuller. Ci dessus vous pouvez voir une représentation cartographique du monde qui fait désormais partie des quelques représentations cartographiques conventionnelles. Bien que peu habituelle celle-ci est très précise. C’est Fuller qui l’a inventé. Ce qui est intéressant c’est que le modèle qui a permis la transformation du globe en carte (plan) et qui est un assemblage de triangles équilatéraux a aussi permis à Fuller d’inventer le dôme géodésique.
Il y a donc transversalité d’un modèle formel, à la fois en termes d’échelle mais aussi en termes de finalités : d’un côté il permet de décrire le monde et de l’autre de construire une maison.
(Cette transversalité est le fruit d’une pensée typiquement contemporaine que l’on nommera “écologie systémique” pour être grossier. Cette pensée tend à vivre l’ensemble de la terre comme une maison ou comme un vaisseau. Ainsi Sloterdijk son volume trois de la série Sphères décrit-il la pensée de “Fuller, qui avec son Operating Manual for Spaceship Earth a présenté en 1969 les contours d’une gestion globale de la terre, fondée sur l’idée que la planète n’est pas beaucoup plus qu’une capsule “au sein de laquelle nous devons survivre en tant que créatures humaines”")
Enfin la carte est en plus d’une forme scientifique (géographique) une forme politique (Voilà pourquoi Yves Lacoste affirme que “la carte sert essentiellement à faire la guerre”) en même temps qu’elle est une forme esthétique : “The Most Influential Art Form” (in Cartofictions Julian Oliver keynote, Inclusiva-Net, Madrid ‘08). Cette puissance politico-esthétique réside dans la capacité qu’à la carte de tordre littéralement notre vision du monde y compris (et peut-être surtout) au travers de ses imperfections : l’enrayement de la machine à priori rationelle de rabattement des conditions sensibles de l’environnement sur un modèle bidimensionnel géométrique. Ce point est malicieusement développé par Julian Oliver dans la vidéo ci-dessous.
Geoweb
Voici un extrait de l’article consacré au Geoweb sur Wikipédia :
Geoweb is a relatively new term that implies the merging of geographical (location-based) information with the abstract information that currently dominates the Internet. This would create an environment where one could search for things based on location instead of by keyword only – i.e. “What is Here?”.
The concept of a Geospatial Web may have first been introduced by Dr. Charles Herring in his US DoD paper, An Architecture of Cyberspace: Spatialization of the Internet, 1994, U.S. Army Construction Engineering Research Laboratory.
Voilà donc ce qui est au coeur de notre propos : l’émergence des coordonnées géographiques sur Internet. On le voit, ce phénomène a été théorisé il y a bien longtemps (tout du moins à l’échelle de l’histoire du Web), mais ne s’est concrètement développé que depuis les années 2000 notamment avec l’apparition d’outils de cartographie “domestiques” : Mappy, Google Earth, Live Maps etc. Ceci renforcé par la prolifération des appareils de géolocalisation pour tous types d’usages (le GPS pour le randonneur ou le conducteur).
Google Earth est un gruyère (merci méta)
Quand Google Earth est apparu nous étions nombreux à être à la fois fascinés et terrifiés par la perspective qu’un tel dispositif nous offrait. Je suppose que l’on a tous essayé de zoomer jusqu’au dessus du toit de son habitation et se rendre compte qu’on pouvait le regarder dans le détail. De nombreux observateurs on fait de Google Earth la version contemporaine du panoptique de Bentham tel que le décrit Foucault. Pour d’autres comme Bruno Latour, Google ne nous montre rien, si ce n’est un paquet de pixels. Concrètement l’image Google est impressionnante mais ne nous sert à rien (effectivement une photo des toitures de l’ensemble de la planète ne sert qu’à quelques usages bien spécifiques). Dans sa volonté de tout voir, la carte Google ne voit rien. Inversement nous dit Latour une caméra de surveillance voit peu de choses mais le voit très précisément. Construire une image performante revient alors à assembler les différentes visions éparses du monde selon un modèle “olygoptique” en opposition au concept panoptique porté par la photo aérienne globale de Google Earth.
Il serait bon de tempérer quelque peu Latour sur le manque d’intérêt de la carte Google (et des équivalents) car au delà de la simple représentation en photo aérienne elle propose aussi et surtout un contenu géographique informatif fait de tracés de routes, rues, places, et points repérés de toutes espèces. Cette carte a donc au moins un intérêt (à priori) celui de nous orienter. C’est donc selon nous moins la valeur spectaculaire d’une vision totale du monde qu’il faut retenir mais plutôt la somme de bases de données géographiques rassemblées en un point et mises à la disposition de tous.
Néanmoins si l’on regarde attentivement quelles régions sont concernées par ces données et lesquelles ne le sont pas ont se rend rapidement compte qu’une très large partie du monde n’est pas renseigné par Google. Ne sont en réalité finement cartographiées que les régions urbaines du monde occidental. Pour illustrer ce propos regardons maintenant une image aérienne du monde prise de nuit :
Cette image nous montre le degré “d’éclairage” du monde et par extension la consommation électrique des régions. C’est donc un indice du facteur de développement (au sens ou les pays occidentaux l’entendent). Maintenant si nous avions les moyens de créer un modèle qui permette de représenter par un degré d’intensité la précision des bases de données de Google en fonction des régions il est quasiment certain qu’il serait identique à la photo du monde la nuit. Les zones les plus “éclairées”, les plus visibles le sont à tous les points de vue.
Il est donc évident que Google est un vrai gruyère et que la plus grande partie du monde ne tombe pas sous son regard. Ceci pour deux raisons :
- Une première raison est liée à la manière dont Google a constitué sa base de données : en rachetant massivement toutes les bases de données locales les unes après les autres (ce qui vous l’imaginez représente une quantité d’argent colossale).
- Une seconde raison est elle aussi économique mais déterminée par les finalités de la carte. Puisque celle-ci a des implications commerciales il est évident que seules les zones ayant un intérêt de ce point de vue seront renseignées.
Pour résumer, Google ne cartographie que les zones rentables d’un point de vue économique, zones qui de fait ont déjà été cartographiées à maintes reprises au XXè siècle et même avant. Google ne nous montre que ce que l’on nous a déjà montré.
Enfin ce que nous reprochons à Google Earth c’est son manque cruel d’intérêt. En effet face à une telle succession de clichés cartographiques on se rend rapidement compte qu’on ne nous apprend rien puisque tout ce qui est à voir a été déjà vu mille fois sous d’autres formes. Si la carte est le roman spatialisé du monde, Google Earth ne nous donne à lire qu’un assemblage faiblard de panneaux de signalisation, de guides touristiques, de dépliants de salles de spectacles et de menus de restaurant des régions urbaines du monde occidental.
Détournement?
Par delà la faiblesse en terme de contenu proposé par la carte Google on notera la force de celle-ci en tant qu’outil. En effet avec les récents développement permettant à tout un chacun d’utiliser la carte comme support à la fabrication d’autres cartes, seul où à plusieurs semble être une phase autrement plus décisive. On observe récemment de nombreux projets qui détournent l’outil Google à d’autres fins : artistiques, activistes etc.
Parmi ceux-ci l’exemple de Fallen Fruit nous semble être une piste féconde : il s’agit de répertorier les arbres fruitiers de Los Angeles dont les ramifications dépassent dans l’espace public partant du principe que les fruits tombant dans le domaine public sont à tous. Cette carte est donc une carte de ressources disponibles.
Il est intéressant de noter le double détournement : celui d’un outil informatique d’un côté et celui d’une loi de l’autre.
Openlayers & Open Street Map
Au delà de Google il y a d’autres outils de cartographie et parmi ceux-ci un nous intéresse plus particulièrement, il s’agit d’Openlayers. Openlayers est une bibliothèque de fonctions Javascript en ligne qui permet à tout un chacun de faire ses propres supports cartographiques. Cet outil est entièrement gratuit, libre de droit et sans restrictions d’utilisation (contrairement à Google qui lui à des conditions d’utilisations qui sont bien plus restrictives que l’on ne le croit).
Autour de cet outil s’est construit le projet Open Street Map. Open Street Map (OSM) est un projet de cartographie collaborative en ligne qui se veut l’équivalent en terme de richesse de contenu de Google Maps. A la différence que le projet OSM n’impose pas de restriction d’usage(sans les “termes de service” qui définissent les limites à l’utilisation de Google Maps) et qu’il est constitué par des individus sur la base d’une collaboration et non par le rachat systématique de bases d’information géographique.
Ainsi contrairement au gruyère de Google (qui part de l’idée d’une couverture totale du monde, forcément trouée et d’un effort ensuite pour en combles les manques) OSM procède par îles de connaissances assez précises qui en s’étendant vont se rejoindre progressivement. D’un côté nous avons une fabrication “top down” de la carte et de l’autre “bottom up”.
Mais peut-on dire du modèle bottom-up qu’il est fiable? L’histoire récente de Wikipédia (dont OSM est l’équivalent cartographique) nous montre que oui puisqu’il y a peu le niveau de fiabilité de Wikipédia (défini par une batterie d’indicateurs extrêmement précis) a dépassé celui de toutes les autres encyclopédie dans le monde. Quant à OSM un petit exemple nous montre son niveau de fiabilité en comparaison de celui de Google.
Voici une photo aérienne de Bagdad :
Voici la carte proposée par Google (est-il nécessaire d’insister sur le peu de rapport entre cette carte et la réalité de Bagdad) :
Voici enfin la carte proposée par OSM :
Wikibivouac
Si OSM est une première étape il convient pourtant d’aller plus loin. Le contenu d’OSM reste en effet un contenu cartographique classique.
Une hypothèse que nous avons développé est que l’apparition d’outils de cartographie pour les “amateurs” ouvre une possibilité, celle de fabriquer des contenus cartographiques non habituels. Ces support ont toujours été produits (voir dans l’histoire récente l’aventure situationniste) mais aujourd’hui ils peuvent l’être avec des moyens décuplés (ceux d’Internet) sans pour autant se transformer en machine (institutionnelle, étatique, bureaucratique, etc.). C’est dans ce sens que nous avons proposé l’interface de cartographie collaborative en ligne Wikibivouac (pour en savoir plus voir le site dédié ici).
Quand nous avons fabriqué Wikibivouac nous voulions par extension mobiliser la connaissance purement locale, populaire pour produire une forme qui est habituellement une forme savante. Il y avait aussi l’idée de rendre visible une grande quantité d’information que chacun pouvait avoir à sa porté mais dont personne ne pouvait s’imaginer l’ampleur.
Plus tard nous sommes tombés sur ces quelques lignes de James Scott dans le numéro 42 de la revue Vacarme :
“Juste une chose en passant, parce que j’ai en tête les manifestations en Birmanie de ces derniers mois. L’une des choses intéressantes ici est qu’au début les manifestations sont presque entièrement le fait du clergé, des moines bouddhistes. Les gens ont eu peur de s’y joindre par crainte des conséquences. Alors les moines ont demandé aux gens de sortir tous à huit heures du matin, et de prier devant chez eux, devant leur porte, de manière collective. Ils ne leur ont pas demandé de participer à une manifestation, juste de sortir de chez eux. Bien sûr, l’idée est qu’en sortant de chez vous à l’heure dite, vous verriez des centaines de vos concitoyens également debout devant leur porte, et vous réaliseriez, si ce n’était pas déjà le cas, que des milliers de gens partageaient vos sentiments de défiance vis-à-vis du régime. Ainsi, des milliers de civils ont plus tard décidé de se joindre au cortège des manifestants. C’était un effort visuel destiné à faire prendre conscience aux gens que d’autres étaient prêt à faire la même démarche qu’eux, même si le premier pas était un tout petit pas : on voit ici la dynamique du texte caché.”
Cette dimension performative du dispositif nous semble très proche de ce que nous voulions avec Wikibivouac. Comment faire en sorte qu’une connaissance qui est éparse puisse être rassemblée au travers d’un dispositif qui la rend visible.
Il n’y a pas si longtemps Sami m’avait laissé ce texte mystérieux sur mon ordinateur :
“Dans un passé proche nous n’étions que terminaux, réceptacle avec un semblant de pouvoir télécommandé mais guidé en soit vers la prédisposition au calcul d’audimat. Recensement que l’on se tue à reproduire aujourd’hui au travers d’outils aux dimensions d’analyse aussi poussées qu’éprouvées tels que Google Analytics ou autre Statcounter. Sauf qu’aujourd’hui le visiteur ne zappe pas pour assister mais n’est là que pour zapper, sa mobilité même se fait par la transmission de liens qui ne sont autres que les transfuges d’une émission/réception du paquet.
Car là est le fil de cette discussion, nous étions les terminaux télévisés, nous constituons aujourd’hui les noeuds des réseaux sociaux, concentrateur de contenu personnel dans sa dimension la plus schyzophrénique.
Pourquoi tant de vocable? Tout simplement pour annoncer le web de demain, celui qu’on ne désignera plus web, car le réseau ne sera plus l’ossature/ nous en serons l’essence même, nous serons devenus le paquet que beaucoup se complaiseront à désigner comme le 3.0 mais celui ci ne sera jamais sans l’abolition de la trace. Celui qui arrivera en sus d’une crise, enfantera du véritable village global, celui qui est par le réseau mais qui ne s’en contente pas.
Aucune hiérarchistion ni distribution mais seulement une appropriation, celle qui représente l’ère de l’après demain : l’ubiquité par la métadata. Un semblant de futur proche ou l’interface homme machine aura grapillé du terrain du côté de l’homme qui se verra alors modelé et aura “subi” sa pemière évolution.”
Ce paragraphe mystérieux se réfère à plusieurs discussions que nous avons eues ensemble à propos des possibilités du web. Nous nous concentrons plus particulièrement sur des questions topologiques, c’est à dire sur la forme (la mise en espace) des circuits de distribution des contenus.
Ce qui est intéressant c’est que derrière des pratiques déhierarchisées, le web trouve encore une organisation centralisée ou polycentralisée (voir l’article le domaine consacré à ce propos). Observe-t-on au contraire des prémisses d’une déhierarchisation totale du web?
Une des hypothèses proposées serait de considérer une première étape dans le fait que chacun puisse devenir émetteur et récepteur de contenu, ceci deviendra intéressant le jour où il n’y aura plus de besoin de passer par des serveurs qui redistribuent les contenus : plus de noeuds de contrôle.
Un autre point évoqué par Sami concerne les traces, l’avènement d’un nouveau web se ferait à partir du moment où nous aurions la capacité de plus du tout laisser de traces. Cette proposition ramène à la dimension géographique du web. Faisons le parallèle avec l’éthique spatiale de l’antiquité grecque qui consistait à ne jamais construire de routes et à toujours naviguer (voir l’article espace maritime). Utiliser les routes maritimes c’est ouvrir des chemins qui n’ont pas de persistance dans le temps, on ne court pas le risque de figer des relations, d’installer des rapports de pouvoir, de perdre sa liberté etc.