Le texte présenté ici se propose en premier lieu de questionner le type de connaissance qui est mobilisé et construit par les interfaces de cartographie en ligne. A travers l’émergence de ce type de dispositifs sur Internet, leur accès à tous (experts comme non experts) et leur plasticité nous posons l’hypothèse d’une transformation en cours de la connaissance territoriale et des usages corrélatifs. Ce questionnement semble dans un premier temps spécifique aux champ de la géographie puisqu’il se réfère aux dernières évolutions de la cartographie numérique. Néanmoins nous poserons l’idée que les questions liées aux usages de la cartographie touchent un ensemble transversal de disciplines dont le trait commun serait la mise en espace comme moyen d’analyse et de projection. Dans un second temps la dimension des technologies numériques semble rattacher l’énoncé proposé aux champ de la programmation. Pourtant, même si la dimension de la programmation technique des dispositifs étudiés doit retenir notre attention, c’est d’abord par la dimension des usages des interfaces que nous souhaitons entrer dans l’objet d’étude; ces usages qui concernent eux-aussi l’ensemble des disciplines « spatiales ». Ainsi, il ne s’agira pas de privilégier une connaissance disciplinaire spécifique mais de tenter une approche transversale dans le champ des questionnements qui touchent aux connaissances du territoire. D’une manière plus générale, le travail s’inscrit dans l’hypothèse que l’espace est un des cadres explicatifs les plus puissants des phénomènes contemporains qu’ils soient d’ordre sociaux, politiques, économiques etc. Dans ce sens le travail tente de prolonger l’implication croissante des disciplines liées à l’aménagement du territoire (architectes en tête) dans l’analyse de phénomènes qui excèdent les frontières disciplinaires habituelles. Plus largement, la cartographie est l’objet d’une spéculation intense dans un horizon très large de recherches et de pratiques. Elle intéresse l’art, les sciences sociales, l’architecture etc. Elle devient donc un outil transdisciplinaire potentiellement partageable (dimension sur laquelle nous reviendrons). Cette dimension transdisciplinaire est croisée avec une autre ligne de mobilisation de la connaissance : celle qui fait le partage entre connaissance scientifique formalisée et connaissance « commune », « populaire » où encore « habitante ». Il s’agira à travers les dispositifs analysés de montrer de quelle manière ils mobilisent ces deux types de connaissance à la fois, et même de quelle manière ils annulent en partie la distinction entre ces deux types de connaissance. Ainsi la carte ne sera donc pas pensée comme étant un outil strictement géographique (de formalisation de la connaissance géographique) mais plutôt comme un dispositif partagé, qui concerne autant les experts et les non-experts. D’autre part, les évolutions récentes du web par la capacité offerte aux usagers de modifier les contenus de la toile transforme l’utilisation traditionnellement « experte » de la cartographie. Cette nouveauté nous amène à considérer la possibilité de mobiliser les connaissances non expertes, gageant que celles-ci sont d’une richesse comparable au savoir scientifique du territoire. D’autre part, la mise à disposition d’un outil habituellement réservé aux experts et faisant majoritairement l’objet de visées stratégiques à un horizon beaucoup plus large d’utilisateurs et à des fins beaucoup plus diverses, pose un certain nombre de questionnements concernant les rapports de forces à l’oeuvre dans la transformation des territoires. Il y a donc à la fois dans ce qui est présenté ici, l’idée d’une mobilisation transversales des moyens liés aux disciplines spatiales mais aussi et surtout une transformation des pratiques spatiales. – « Alors que les villes, les réseaux de villes et même les régions menacent de devenir des concepts moyen-âgeux, la question est la suivante : les stratégies projectuelles de nature géomorphologique qui se tournent principalement vers des typologies d’habitat, de travail et de vie liées à un lieu, tiennent-elles suffisamment des processus de déterritorialisation mais aussi et surtout de reterritorialisation qui forment la nouvelle dynamique de la société Internet spatiale? » Ed Taverne Lors de la rencontre lilloise « EURAU 2005 l’espace de la grande échelle en question », le spécialiste de l’urbanisme contemporain Ed Taverne pose la question des rapports du territoire aux technologies de l’information et de la communication (TIC); partant de l’observation qu’alors que l’influence de celles-ci (et particulièrement Internet) sur les phénomènes économiques, politiques et sociaux a été largement questionnée, l’analyse des rapports à l’aménagement et la connaissance du territoire sont encore rares. Cette rareté pourrait être expliquée en partie par le manque de recul liée à la nouveauté de ces phénomènes en rapport à la lenteur relative des transformations territoriales. Ainsi nous n’aurions pas encore les moyens d’observer les changements effectifs qu’entraîne Internet sur le monde dit « physique ». Il semble aussi que les modèles habituels pour décrire ces changements sont dans une certaine mesure inadéquats, principalement parce qu’ils situent les réseaux digitaux hors du monde (cyberespace). Il s’ensuit alors une distance qui entraîne soit un refus de ce rapport, soit des modes d’analyses analogiques où métaphoriques (le web devient un modèle d’explication du monde physique). Si ces observations peuvent paraître insuffisantes peut-être est-ce parce qu’elles ne prennent pas le web pour ce qu’il est : un réseau tout aussi physique qu’un autre (dans ce sens, certaines approches contemporaines tentent d’envisager le web de manière « matérialiste » (« territoire des cyborgs »)). Enfin, les différentes analyses de cette nouvelle réalité territoriale ne souffrent-elles pas d’une trop grande volonté prédictive? Sans affirmer que le web va changer radicalement les formes physiques du territoire ne peut-on pas nous interroger sur ce qu’il change effectivement, dès aujourd’hui, dans notre connaissance et nos usages de celui-ci? Si les TIC inaugurent une société dite de la connaissance, qu’advient-il de la connaissance du territoire lui-même? Cette ligne problématique trouve des conditions d’élaboration favorables avec l’apparition de ce que l’on appelle « Geospatial Web » où encore « Geoweb »; terme signifiant les tendances récentes à l’attribution quasi-systématique de coordonnées spatiales aux contenus circulant sur la toile. Ainsi, l’apparition fulgurante dès 2004 des interfaces de cartographie en ligne pose pour un certain nombre d’observateurs un temps nouveau, celui d’une « reterritorialisation » du flux informel de connaissances sur Internet. Les conditions d’attachement des contenus qui circulent sur la toile à des coordonnées territoriales ramène les réseaux digitaux à l’expérience concrète de l’environnement. Quantité de productions (image, vidéo, son, texte) sont ainsi liés à leur lieu de capture, de fabrication. Alors que le web avait progressivement bousculé les modes d’expression et de connaissance du monde, favorisant des pratiques déhierarchisées, collectives et hybrides, il est à se demander de quelle manière la reterritorialisation de ces pratiques dites « wiki » à travers l’émergence de la géolocalisation peut transformer ce que l’on sait du territoire. En d’autres termes, les modes de fabrication de la connaissance du web dit social où encore 2.0 (ce que Félix Guattari anticipait à travers le terme d’ère postmédia) associées aux technologies de géolocalisation ne préfigurent-ils pas de nouveaux modes de connaissance et d’usage de l’environnement concret? Parmi les nombreux dispositifs qui sont inclus dans ce que l’on nomme géolocalisation figure la cartographie collaborative. Celle-ci n’est apparue que très récemment sur Internet et présente une combinaison des capacité du web géographique et des modalités de fabrication et transformation des contenus que l’on attribue au web 2.0. Il s’agit au travers d’interfaces dynamiques de créer à plusieurs des contenus cartographiques. Ces contenus sont de différents ordres mais par leur mode de fabrication ils ont en commun d’offrir la possibilité de mobiliser une connaissance singulière et collective du territoire. Pour mieux cerner la nature de cette connaissance posons deux « propositions ».Tout d’abord il s’agit d’une connaissance pragmatique puisqu’elle est rapportée à une localisation précise, il s’agit donc d’une connaissance de terrain. Ce qui fait l’originalité du web dans les modes de collecte des connaissances de terrain c’est la capacité à réunir en un même espace des éléments qui sont habituellement complètement dispersés. Néanmoins cette réunion peux se faire sans centralisation de la collecte (le web comme réseau déhiérarchisé) et donc suivre au mieux la condition hyperlocale de la connaissance mobilisée. Dans un second temps le web dans ses dernières mutations propose un mélange entre connaissance « scientifique » et connaissance « commune » (qui ne nécessite pas forcement de compétences définies et que nous pouvons nommer « connaissance habitante »), en somme une connaissance hybride. Cette condition semble prolonger naturellement la première tant les connaissances de terrain ont elle-mêmes des contenus hybrides. Elles se réalise à travers les cartes collaboratives en ligne qui proposent des interfaces modifiables et consultables par tous alors que le classique SIG ne s’adresse qu’aux experts rompus aux techniques de cartographie numérique. Pour spécifier encore le propos et écarter l’idée que la carte comme support visuel puisse-être une forme universelle pour tout type de discipline et « non-discipline », précisons que la cartographie comme processus d’attachement des contenus à des positions se fait aussi en dehors des formes habituelles. A travers l’opération dite de « mashup », il est possible d’attacher tout type de modes d’expression à des coordonnées géographiques sans faire de carte au sens strict du terme. Ainsi les procédés de géolocalisation permettent-ils une plurivocité des contenus tout en les ordonnant selon leur emplacement. Cette fonction « mashup » semble former une des nouveautés que peut apporter le web. Nous formons alors l’hypothèse de la possibilité de fabrication d’Atlas Eclectiques pour reprendre le terme de Stefano Boéri où encore de « monographies polyvoques » (Melemis, Masson et al, 2008). A travers les opérations de collecte du savoir hyperlocal d’une part et d ‘hybridation des formes traditionnelles d’expression et de connaissance d’autre part on peux s’interroger sur la capacité de la « wiki-géolocalisation » à modifier les formes de connaissance et d’expression liés aux territoires eux-mêmes. Ainsi, alors que wikipédia -par exemple- change singulièrement la forme de la connaissance encyclopédique classique peut-on envisager de tels changements de la connaissance « géographique » au travers de la prolifération des cartes collaboratives? Cette question paraît centrale dans la mesure où beaucoup s’accordent à désigner la carte comme étant l’une des formes les plus puissantes de modification mentale et physique des territoires à tel point que Julian Oliver fait de la cartographie la plus influente des formes artistiques (« cartography, the most influential art form?»). Questionnement partagé par les géographes (voir le débat organisé en 2006 par la Société de Géographie : « La carte, outil d’analyse ou de manipulation ? »). Ainsi, il est important de ne pas laisser de côté la dimension à l’origine stratégique du dispositif étudié (Internet et le GPS sont des outils de l’armée américaine quand au « Geoweb » il a été théorisé dès 1994 par Charles Herring dans le cadre de recherches elles-aussi commanditées par l’armée américaine). Il est donc à se demander de quelle manière l’appropriation de ces outils peuvent modifier certains des rapports de force à l’oeuvre dans les transformations territoriales. De la carte comme forme visuelle stratégique de contrôle territorial à la carte comme forme ouverte de création collective il n’y a pas qu’un seul changement technologique mais aussi et surtout une vision autre de la cartographie elle-même et de ses processus de fabrication.