Lors d’une conférence donnée à l’Ecole Supérieure d’Art et de Design de Reims un certain nombres d’hypothèses à propos de pratiques contemporaines de cartographie sur Internet, des questions politico-esthétiques liées à celles-ci et des questions de topologie que l’on se pose lorsque l’on se penche sur les réseau de diffusion des contenus sur le web ont été abordées. Elles ont amené à un long dialogue avec les étudiants de l’école. Le texte ci dessous est la première partie d’un résumé de la conférence dont le contenu a été augmenté suite à ce dialogue. Le document de présentation est consultable ici ou disponible en téléchargement .

Prologue

Le titre de cette communication est le suivant : construire une image engagée du monde. Cette phrase résume le contenu autour des termes image et monde. Le mot engagé est plus ambigu mais constitue peut-être le terme qui veut dire le plus dans ce titre. Engagé ici signifie tout d’abord engagé politiquement, au sens habituel du terme, c’est à dire que les questions abordées ne seront jamais purement neutres mais toujours orientées. Engagé signifie dans un second temps le contraire de désengagé ou encore surplombant : à une vision du monde « de dessus » nous préférons une vision au sol directement en prise avec la réalité concrète dont celle-ci veut rendre compte. Enfin engagé signifie que les images dont on veut parler ne sont pas construites uniquement pour elles mêmes mais plutôt en lien avec des actions et perceptions du monde réel. Ainsi dans un sens l’image sera toujours construite depuis une expérience concrète et dans l’autre elle a systématiquement une implication sur nos conduites, nos usages et nos perceptions directes du monde.

Dans le développement nous parlerons souvent de géographie, d’innovations technologiques et de questions politiques… Mais est-ce réellement du design? A priori les thèmes abordés sont plutôt éloignés de cette pratique et pourtant, au travers d’un outil qui sera au milieu de notre propos, nous ne cesserons de nous rapprocher de problèmes spécifiques au design. Cet outil c’est la carte.

Faire des cartes c’est faire du design. Pour suivre la suite de ce propos il faudra prendre pour soi cette hypothèse et la tenir. Si on ne pense pas profondément que la fabrication de cartes puisse être un travail de design alors l’ensemble de la démonstration qui suit n’aura pas grand intérêt.

cartedymaxion1

Un personnage qui nous accompagnera dans cette démonstration c’est Buckminster Fuller. Ci dessus vous pouvez voir une représentation cartographique du monde qui fait désormais partie des quelques représentations cartographiques conventionnelles. Bien que peu habituelle celle-ci est très précise. C’est Fuller qui l’a inventé. Ce qui est intéressant c’est que le modèle qui a permis la transformation du globe en carte (plan) et qui est un assemblage de triangles équilatéraux a aussi permis à Fuller d’inventer le dôme géodésique.
Il y a donc transversalité d’un modèle formel, à la fois en termes d’échelle mais aussi en termes de finalités : d’un côté il permet de décrire le monde et de l’autre de construire une maison.

(Cette transversalité est le fruit d’une pensée typiquement contemporaine que l’on nommera « écologie systémique » pour être grossier. Cette pensée tend à vivre l’ensemble de la terre comme une maison ou comme un vaisseau. Ainsi Sloterdijk son volume trois de la série Sphères décrit-il la pensée de « Fuller, qui avec son Operating Manual for Spaceship Earth a présenté en 1969 les contours d’une gestion globale de la terre, fondée sur l’idée que la planète n’est pas beaucoup plus qu’une capsule « au sein de laquelle nous devons survivre en tant que créatures humaines » »)

Enfin la carte est en plus d’une forme scientifique (géographique) une forme politique (Voilà pourquoi Yves Lacoste affirme que « la carte sert essentiellement à faire la guerre ») en même temps qu’elle est une forme esthétique : « The Most Influential Art Form » (in Cartofictions Julian Oliver keynote, Inclusiva-Net, Madrid ’08). Cette puissance politico-esthétique réside dans la capacité qu’à la carte de tordre littéralement notre vision du monde y compris (et peut-être surtout) au travers de ses imperfections : l’enrayement de la machine à priori rationelle de rabattement des conditions sensibles de l’environnement sur un modèle bidimensionnel géométrique. Ce point est malicieusement développé par Julian Oliver dans la vidéo ci-dessous.

Geoweb

Voici un extrait de l’article consacré au Geoweb sur Wikipédia :
Geoweb is a relatively new term that implies the merging of geographical (location-based) information with the abstract information that currently dominates the Internet. This would create an environment where one could search for things based on location instead of by keyword only – i.e. “What is Here?”.
The concept of a Geospatial Web may have first been introduced by Dr. Charles Herring in his US DoD paper, An Architecture of Cyberspace: Spatialization of the Internet, 1994, U.S. Army Construction Engineering Research Laboratory.

Voilà donc ce qui est au coeur de notre propos : l’émergence des coordonnées géographiques sur Internet. On le voit, ce phénomène a été théorisé il y a bien longtemps (tout du moins à l’échelle de l’histoire du Web), mais ne s’est concrètement développé que depuis les années 2000 notamment avec l’apparition d’outils de cartographie « domestiques » : Mappy, Google Earth, Live Maps etc. Ceci renforcé par la prolifération des appareils de géolocalisation pour tous types d’usages (le GPS pour le randonneur ou le conducteur).

Google Earth est un gruyère (merci méta)

Quand Google Earth est apparu nous étions nombreux à être à la fois fascinés et terrifiés par la perspective qu’un tel dispositif nous offrait. Je suppose que l’on a tous essayé de zoomer jusqu’au dessus du toit de son habitation et se rendre compte qu’on pouvait le regarder dans le détail. De nombreux observateurs on fait de Google Earth la version contemporaine du panoptique de Bentham tel que le décrit Foucault. Pour d’autres comme Bruno Latour, Google ne nous montre rien, si ce n’est un paquet de pixels. Concrètement l’image Google est impressionnante mais ne nous sert à rien (effectivement une photo des toitures de l’ensemble de la planète ne sert qu’à quelques usages bien spécifiques). Dans sa volonté de tout voir, la carte Google ne voit rien. Inversement nous dit Latour une caméra de surveillance voit peu de choses mais le voit très précisément. Construire une image performante revient alors à assembler les différentes visions éparses du monde selon un modèle « olygoptique » en opposition au concept panoptique porté par la photo aérienne globale de Google Earth.
Il serait bon de tempérer quelque peu Latour sur le manque d’intérêt de la carte Google (et des équivalents) car au delà de la simple représentation en photo aérienne elle propose aussi et surtout un contenu géographique informatif fait de tracés de routes, rues, places, et points repérés de toutes espèces. Cette carte a donc au moins un intérêt (à priori) celui de nous orienter. C’est donc selon nous moins la valeur spectaculaire d’une vision totale du monde qu’il faut retenir mais plutôt la somme de bases de données géographiques rassemblées en un point et mises à la disposition de tous.
Néanmoins si l’on regarde attentivement quelles régions sont concernées par ces données et lesquelles ne le sont pas ont se rend rapidement compte qu’une très large partie du monde n’est pas renseigné par Google. Ne sont en réalité finement cartographiées que les régions urbaines du monde occidental. Pour illustrer ce propos regardons maintenant une image aérienne du monde prise de nuit :

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Cette image nous montre le degré « d’éclairage » du monde et par extension la consommation électrique des régions. C’est donc un indice du facteur de développement (au sens ou les pays occidentaux l’entendent). Maintenant si nous avions les moyens de créer un modèle qui permette de représenter par un degré d’intensité la précision des bases de données de Google en fonction des régions il est quasiment certain qu’il serait identique à la photo du monde la nuit. Les zones les plus « éclairées », les plus visibles le sont à tous les points de vue.

Il est donc évident que Google est un vrai gruyère et que la plus grande partie du monde ne tombe pas sous son regard. Ceci pour deux raisons :
– Une première raison est liée à la manière dont Google a constitué sa base de données : en rachetant massivement toutes les bases de données locales les unes après les autres (ce qui vous l’imaginez représente une quantité d’argent colossale).
– Une seconde raison est elle aussi économique mais déterminée par les finalités de la carte. Puisque celle-ci a des implications commerciales il est évident que seules les zones ayant un intérêt de ce point de vue seront renseignées.
Pour résumer, Google ne cartographie que les zones rentables d’un point de vue économique, zones qui de fait ont déjà été cartographiées à maintes reprises au XXè siècle et même avant. Google ne nous montre que ce que l’on nous a déjà montré.

Enfin ce que nous reprochons à Google Earth c’est son manque cruel d’intérêt. En effet face à une telle succession de clichés cartographiques on se rend rapidement compte qu’on ne nous apprend rien puisque tout ce qui est à voir a été déjà vu mille fois sous d’autres formes. Si la carte est le roman spatialisé du monde, Google Earth ne nous donne à lire qu’un assemblage faiblard de panneaux de signalisation, de guides touristiques, de dépliants de salles de spectacles et de menus de restaurant des régions urbaines du monde occidental.

Détournement?

Par delà la faiblesse en terme de contenu proposé par la carte Google on notera la force de celle-ci en tant qu’outil. En effet avec les récents développement permettant à tout un chacun d’utiliser la carte comme support à la fabrication d’autres cartes, seul où à plusieurs semble être une phase autrement plus décisive. On observe récemment de nombreux projets qui détournent l’outil Google à d’autres fins : artistiques, activistes etc.

Parmi ceux-ci l’exemple de Fallen Fruit nous semble être une piste féconde : il s’agit de répertorier les arbres fruitiers de Los Angeles dont les ramifications dépassent dans l’espace public partant du principe que les fruits tombant dans le domaine public sont à tous. Cette carte est donc une carte de ressources disponibles.

Il est intéressant de noter le double détournement : celui d’un outil informatique d’un côté et celui d’une loi de l’autre.

Openlayers & Open Street Map

Au delà de Google il y a d’autres outils de cartographie et parmi ceux-ci un nous intéresse plus particulièrement, il s’agit d’Openlayers. Openlayers est une bibliothèque de fonctions Javascript en ligne qui permet à tout un chacun de faire ses propres supports cartographiques. Cet outil est entièrement gratuit, libre de droit et sans restrictions d’utilisation (contrairement à Google qui lui à des conditions d’utilisations qui sont bien plus restrictives que l’on ne le croit).

Autour de cet outil s’est construit le projet Open Street Map. Open Street Map (OSM) est un projet de cartographie collaborative en ligne qui se veut l’équivalent en terme de richesse de contenu de Google Maps. A la différence que le projet OSM n’impose pas de restriction d’usage(sans les “termes de service” qui définissent les limites à l’utilisation de Google Maps) et qu’il est constitué par des individus sur la base d’une collaboration et non par le rachat systématique de bases d’information géographique.
Ainsi contrairement au gruyère de Google (qui part de l’idée d’une couverture totale du monde, forcément trouée et d’un effort ensuite pour en combles les manques) OSM procède par îles de connaissances assez précises qui en s’étendant vont se rejoindre progressivement. D’un côté nous avons une fabrication « top down » de la carte et de l’autre « bottom up ».
Mais peut-on dire du modèle bottom-up qu’il est fiable? L’histoire récente de Wikipédia (dont OSM est l’équivalent cartographique) nous montre que oui puisqu’il y a peu le niveau de fiabilité de Wikipédia (défini par une batterie d’indicateurs extrêmement précis) a dépassé celui de toutes les autres encyclopédie dans le monde. Quant à OSM un petit exemple nous montre son niveau de fiabilité en comparaison de celui de Google.

Voici une photo aérienne de Bagdad :

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Voici la carte proposée par Google (est-il nécessaire d’insister sur le peu de rapport entre cette carte et la réalité de Bagdad) :

bagdadgoogle
Voici enfin la carte proposée par OSM :

bagdadosm

Wikibivouac

Si OSM est une première étape il convient pourtant d’aller plus loin. Le contenu d’OSM reste en effet un contenu cartographique classique.
Une hypothèse que nous avons développé est que l’apparition d’outils de cartographie pour les « amateurs » ouvre une possibilité, celle de fabriquer des contenus cartographiques non habituels. Ces support ont toujours été produits (voir dans l’histoire récente l’aventure situationniste) mais aujourd’hui ils peuvent l’être avec des moyens décuplés (ceux d’Internet) sans pour autant se transformer en machine (institutionnelle, étatique, bureaucratique, etc.). C’est dans ce sens que nous avons proposé l’interface de cartographie collaborative en ligne Wikibivouac (pour en savoir plus voir le site dédié ici).
Quand nous avons fabriqué Wikibivouac nous voulions par extension mobiliser la connaissance purement locale, populaire pour produire une forme qui est habituellement une forme savante. Il y avait aussi l’idée de rendre visible une grande quantité d’information que chacun pouvait avoir à sa porté mais dont personne ne pouvait s’imaginer l’ampleur.

Plus tard nous sommes tombés sur ces quelques lignes de James Scott dans le numéro 42 de la revue Vacarme :
« Juste une chose en passant, parce que j’ai en tête les manifestations en Birmanie de ces derniers mois. L’une des choses intéressantes ici est qu’au début les manifestations sont presque entièrement le fait du clergé, des moines bouddhistes. Les gens ont eu peur de s’y joindre par crainte des conséquences. Alors les moines ont demandé aux gens de sortir tous à huit heures du matin, et de prier devant chez eux, devant leur porte, de manière collective. Ils ne leur ont pas demandé de participer à une manifestation, juste de sortir de chez eux. Bien sûr, l’idée est qu’en sortant de chez vous à l’heure dite, vous verriez des centaines de vos concitoyens également debout devant leur porte, et vous réaliseriez, si ce n’était pas déjà le cas, que des milliers de gens partageaient vos sentiments de défiance vis-à-vis du régime. Ainsi, des milliers de civils ont plus tard décidé de se joindre au cortège des manifestants. C’était un effort visuel destiné à faire prendre conscience aux gens que d’autres étaient prêt à faire la même démarche qu’eux, même si le premier pas était un tout petit pas : on voit ici la dynamique du texte caché. »
Cette dimension performative du dispositif nous semble très proche de ce que nous voulions avec Wikibivouac. Comment faire en sorte qu’une connaissance qui est éparse puisse être rassemblée au travers d’un dispositif qui la rend visible.