La semaine dernière, Damien était à Saint-Pierre des Corps pour le Séminaire-action la Ville Foraine organisée par le pOlau (pôle des arts urbains). Avant un jeu mené par le Méta qui a consisté à inventer un dictionnaire de la Ville Foraine par l’intermédiaire de Post-It,les participants au séminaire ont eu à présenter un angle d’attaque de la « foranité ».

Voici ce que Damien a raconté :

L’espace urbain actuel est le théâtre continu de changements, de mutations. Certaines concentrent souvent l’attention des acteurs, décideurs, experts et sont notamment remarquables aux plans formels, fonctionnels ou réglementaires. Un autre registre de mutations concerne les usages, qui, de plus en plus, participent de ce qu’il convient désormais de qualifier d’une logique d’« intelligence collective ». Dans le champ de l’éthologie, on qualifie de collectif aussi bien le savoir des insectes sociaux, comme les termites ou les abeilles, que celui des animaux construisant une connaissance collective « culturellement », tels les chimpanzés. Dans le champ urbain, des émergences de ces formes d’intelligence sont appréhendables au quotidien : dans les espaces de transport par exemple, où l’on serait plutôt fourmi que chimpanzé, il suffit de marcher entre deux métros en correspondance à une heure de pointe pour faire l’expérience d’une mise en commun d’un « savoir marcher ensemble », qui ne nécessite a priori, ni intellection en situation, ni connaissance préalable, mais plutôt un habile jeu de son corps au cœur de ceux des autres pour pouvoir faire foule. D’autres formes d’usage procédant d’une forme d’intelligence collectivisée existent, et nous nous intéresserons à celles nécessitant une mise en visibilité du réseau de connaissance qu’elles présupposent.

Au plus proche de la notion de foranité, à l’interface des registres « des sens, du sensationnel et du sensible » apparaissent les initiatives des pranksters. Sporadiques il y a encore deux ans, et quasi quotidiennes désormais, les actions de ces groupes constitués via le biais des réseaux sociaux sur Internet ont une capacité d’intervention et de perturbation de l’espace public quasi illimitée et incontrôlable. Ces actions nécessitent la mise en réseau afin de pouvoir agir sur l’espace public. D’autre part, certaines formes d’actions visant le détournement subtil des usages ordinaires nécessitent une mise en commun de l’intelligence et de la connaissance de l’espace. Alors, cette collectivisation de la connaissance locale procède non plus d’un désir d’agir sur l’espace mais de celui de créer les conditions de possibilité de l’action. Et la clef de cette réalisation réside en la mise à disposition d’un savoir local souvent inaccessible, notamment en raison du flou juridique relatif à certaines de ces pratiques. Le projet Wikibivouac initié par le collectif d’architecture Zoom et ses développements par Pied La Biche vise la réalisation de ces conditions de possibilité.

Wikibivouac est une carte collaborative (wiki) visant à rendre possible une hybridation des usages ordinaires de l’habitant urbain et de la connaissance écologique du chasseur-cueilleur (bivouac). Cette dernière est relative aux pratiques de glanage, de recyclage etc. et est caractéristique d’un mode de vie marqué par l’instabilité et la multi-activité. Il s’agit en fait de rendre accessible une connaissance locale utile au séjour précaire en milieu urbain en relayant par exemple les situations de points d’eau, de zones chauffées ou encore de mise à disposition d’aliments – restes de marchés par exemple –, gratuits.

Ainsi, en considérant que l’environnement habité – et a fortiori l’environnement urbain – offre une infinité de possibles manières d’habiter, le projet Wikibivouac invite à s’interroger sur la pratique de l’architecte ou de l’urbaniste, leurs rôles ne consistant plus nécessairement à augmenter l’offre construite, mais à chercher et rendre disponible des usages procédant d’une réutilisation, d’une transformation voire d’une hybridation de l’existant, lesquelles procèdent notamment de la mise en commun de l’intelligence locale. Le rôle de la carte est alors fortement mis en jeu. D’un outil stratégique, utile à des fins de planification et rendant compte d’une vision institutionnelle surplombante, la carte devenue collaborative se transforme de l’intérieur, rendant ainsi compte de pratiques « fondées » et témoignant de la vitalité d’un territoire et de l’émergence de pratiques résolument foraines.